Tisser pour réanimer
Ressacs
Cette lettre se veut, depuis le début, être une exploration de mon quotidien. Les explorations prennent des chemins auxquels on ne s’attend pas toujours. C’est peut-être ce que vous vous dites lorsque vous me lisez. Les différents chemins que j’emprunte, à chaque lettre ou presque. On s’y perd. Sur quel pied danser ? En réalité, si j’enlève le focus je vois une mer de cohérence. Alors ce que je vous propose, c’est juste de vous laisser porter par mes marées, mes ressacs. Peut-être en vivez-vous aussi.
Ces liens qui aident à avancer
J’ai rendu mon mémoire en médecine narrative. Je l’ai rendu sur le fil. Au dernier moment. J’ai réussi à le rendre parce que je suis si bien entourée. Mes amies. Celles qui m’ont demandée ce qu’était le care, ce qu’était la médecine narrative ; celles qui m’ont écouté lire un peu ; celle qui m’ont apporté un café ; celles qui ont fait des yeux étonnés devant mon ordinateur ouvert un samedi matin alors qu’on s’était couchées bien trop tard le vendredi soir ; celles qui m’ont dit on croit en toi, tu vas y arriver. Et j’y suis arrivée. Et c’est aussi grâce à elle. Alors si certaines passent par là, merci. Elle ont été mes supportrices sur les derniers kilomètres. *
Systole et diastole, celles qui rythment nos vie
C’est aussi ça le prendre soin. C’est aussi ça la santé : être entourée. Faire des liens. Créer un enchevêtrement de fils qui soutient. Ces derniers temps je me rend compte de l’importance de ces liens. J’aime retourner dans ma tanière. Enfin, au-delà de l’aimer, j’en ai parfois besoin. Quand mon système nerveux sature. Quand je n’y arrive plus. J’ai besoin de me recroquevillée dans ma coquille. Pour me recharger. Pour mieux retourner courir et tresser des liens. A l’image de la systole et de la diastole qu’utilise Rita Charon pour décrire le temps de la consultation entre médecin et patient : la systole correspond à ce moment très organisé et clinique où le médecin diagnostique et interprète afin de proposer une action ; la diastole correspond au moment où le soignant fait de la place en lui pour faire toute sa place à la présence et à l’histoire du patient. Cette image me parle. J’ai l’impression que la vie est rythmée par le battement cardiaque. Bien sûr que notre vie, le fait de vivre de la naissance à la mort, est intrinsèquement déterminée par notre battement cardiaque autonome. Mais la vie, ce quelque chose qui se transforme tout les jours et que l’on traverse depuis notre naissance, cet « ensemble des faits, des évènements, des activités qui remplissent l’existence de chaque individu »2, cette vie me semble aussi rythmée par le rythme cardiaque – systole, diastole. Systole – je crée des liens ; diastole – je rentre dans ma tanière. La systole dépend de la diastole, et vice versa. Et ce n’est qu’un exemple des battements cardiaque de la vie.
C’est aussi ça le prendre soin. Prendre soin de la systole et de la diastole de nos vies.
J’avais envie de vous parler de ma systole des liens. C’est une part importante de ma vie, de nos vies. Les liens que l’on crée nous aident à aller plus loin, ou en tout cas à aller d’une façon plus solide, un peu plus loin. Ces liens nous font parfois prendre des chemins de traverse, des détours auxquels on ne s’attendait pas. Créer des liens et tisser le tissu de nos vies, le tissu du monde, c’est ensemble fabriquer l’étole qui viendra couvrir nos épaules dans les moments difficiles ; c’est ensemble faire de ces liens des constructions solides mais malléables ;c’est ensemble créer le battement cardiaque de nos vies.
Dans le cadre de la formation en médecine narrative, j’ai facilité des ateliers d’écriture avec des soignantes. Un des thèmes que j’avais à cœur d’aborder était ces liens que l’on crée. Ensemble, on a aborder l’éthique du care, l’écriture qui tisse des liens, la relation de soin… Une des propositions d’écriture était de décrire un/le prendre soin comme un étirement de fil, des fils que l'on viendrait relier, tisser. J’aime imaginer le prendre soin comme un maillage où chacun a son fil à tirer, où chacun se regarde, s’écoute, attrape le fil tendu, va faire un nœud avec un autre. Écouter, regarder. Tisser. Diastole. Systole. Vous aussi vous entendez nos cœurs ?
« Quels sont ces liens que l’on tisse ? Ces liens que je tisse ? Avec les mots, avec ces ateliers de médecine narrative, ces espaces où chaque mot, chaque parole coulent de nos rivières intérieures et de leurs affluents vers une plage de papier.
Chaque mot, un grain de sable. Un grain de sable venu des coquillages, des galets, des fossiles, des mémoires.
Chaque mots déposés sur le papier qui, ensemble, forment un tout. Un tout qui existe.
Le fil de nos mots qui comme une rivière, coule sur le papier, les lettres qui s’entrelacent pour former des mots, des mots qui s’assemblent pour former des phrases. Des phrases qui se tissent ensemble pour donner vie au fragment, les fragments qui se brodent pour former le tout.
Et dans ces espaces, où l’on vient prendre soin de déposer sur le papier le fil de ce qui vit en nous et autour de nous en tant que soignant.es : la voix. Qui reprend le fil de la main. La voix, qui rend visible. Cette voix et cette écoute, cette présence qui donne corps à ce fil créateur, à ce fil de soin.
Et tous nos mots, ensemble, forment le grand dictionnaire du monde. Un monde que l’on enchante de nos récits de soi.n. »3
Tisser pour réanimer
Je n’idéalise pas non plus. Certains liens sont difficile, voir parfois impossible à créer. Et si je parle des liens dans cette lettre, je parle de tous les liens, mais aussi particulièrement de ceux du prendre soin. De ceux que l’on tissent entre professionnels de santé, entre les soignants et les patients, entre les soignants et les thérapeutes, entre les patients entre eux, entre les patients et leur proches, entre la famille et les soignants, entre tous ceux qui prennent soin. Entre ceux qui alternent entre cure et care. Entre systole et diastole. Entre ceux qui exercent la même profession, celle du soin et du prendre soin, et qui ne prennent parfois même plus le temps de s’écouter. S’écouter entre eux. S’écouter soi. Écouter l’autre. Qui ne prennent plus le temps de prendre soin entre eux, d’eux-mêmes et des autres. Ils soignent. Mais ne prennent plus soin. Par peur, par excès de douleurs non accompagnées, non écoutées. Qui est le plus malheureux ? Le soignant qui ne sait plus, qui ne peut plus prendre soin d’avoir trop souffert ? Celui qui a besoin de soin ? Le maillage autour ? Ou l’ensemble. Oui, je crois que c’est l’ensemble qui souffre. Alors ici aussi, remettre du lien. Pour doucement relancer le rythme des battements de cœur de chacun.
Je ne pensais pas en arriver là. J’étais juste venue vous dire que j’avais écrit sur le lien que crée la médecine narrative en cure et care. J’en suis arrivée aux liens du prendre soin. A leur absence qui fait parfois souffrir. A la systole et la diastole. Aux battements cardiaques, qui rythment nos vies.
*Et bien sûr qu’il y a aussi ceux qui ont toujours été là le long du marathon et qui se reconnaîtront (Florian, Laura, Marion, Solen…)
A suivre
Dans la prochaine lettre, que j’ai déjà commencé à écrire en mars et qui est passée en jachère, je reviendrais sur l’épisode de podcast auquel m’a invitée Marion Alves de Oliveira pour Un autre chemin est possible, avec Léa et Marguerite, toutes les deux infirmières : Quand les infirmières réinventent le prendre soin. Pour l’écouter :
Ressources
L’éthique du CARE, Fabienne Brugère
Un cri du care, Margot Smirdec
Écrire c'est tisser des liens, Isabelle Aureau https://substack.com/@isabelleaureau
Soigner aimer, Ouanessa Younsi
The Soul Trembles, Chiharu Shiota pour GrandPalais RmnEditions
1Un cri du care, Margot Smirdec
2https://www.cnrtl.fr/definition/VIE
3Texte que j’ai eut à cœur d’écrire à l’issue de l’atelier de médecine narrative sur les liens que l’on tisse - Tisserandes - suite à la lecture d’un extrait du livre Un bruit de balançoire de Christian Bobin : « Un fil d’or qui vogue dans l’air blanc de la page. Vous l’attrapez, vous le tirez et c’est un soleil qui vient. Et par instants c’est l’ouverture du coeur à un autre monde dont je ne sais rien, sinon qu’il est mêlé à celui-ci comme l’air à la chevelure du saule pleureur. » p.39